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    Histoire des ossuaires souterrains

      

     

    Au départ, des problèmes de surpeuplement des cimetières parisiens qui engendrent d'importants phénomènes d'insalubrité

     

    Le cimetière des Innocents, en lieu et place du Forum des Halles actuel, était le plus grand cimetière de Paris, et ce depuis plus de trente générations. Il était composé en son centre du cimetière proprement dit avec ses tombes et ses fosses communes ; sa périphérie était faîte de bâtiments à arcades, les charniers. Mais dès 1554 des médecins de la faculté avaient été désignés à la suite de protestations de riverains pour réclamer la suppression de celui-ci. L'effroyable odeur qui s'en dégageait envahissait progressivement les habitations proximales. Particuliers et autorités ecclésiastiques se plaignaient de plus en plus.
    Ce n'est cependant qu'à partir de la fin du XVIIè siècle que les plaintes croissent en nombre et en intensité, suivant en cela l'augmentation de la pestilence.

     

    Le cimetière des Innocents au XVIIIè siècle

    Dès le début du XVIIIè siècle, les inconvénients créés par les inhumations dans les églises, ou dans les cimetières surencombrés, rendirent nécessaire la création de nécropoles publiques. De nouvelles plaintes, de plus en plus nombreuses, s'exprimèrent en 1724, 1725, 1734 et 1755. Des protestations concernant d'autres cimetières dont les églises et les charniers débordaient également, exprimèrent le mécontentement de la majorité des parisiens.
    Une fois de plus un fait nouveau fit évoluer la situation. Un incident spectaculaire se produisit à point nommé : le 30 mai 1780, rue de la Lingerie, à la limite sud du cimetière des Innocents, le mur d'une cave de deux étages céda et des centaines de corps envahirent le local dans une atmosphère pétride, intoxiquant les habitants de la maison, tandis que les murs des caves voisines se fissurèrent. La paroi latérale d'une fosse commune de plus de 15 mètres de profondeur, ouverte quelque six mois plus tôt et destinée à reçevoir mille huit cent corps, n'avait pu resister à la pression. Le scandale fut tel que le 4 septembre de la même années, le Parlement, après enquête, ordonna la fermeture du cimetière des Innocents et l'interdiction des inhumations à partir du 1er décembre. Le rapport de Cadet de Vaux du 30 mai 1780 avait également fait état d'incidents graves : un habitant de la rue de la Lingerie descendant dasn sa cave s'était vu éteindre sa flamme de lumière par les exhalations émanant de la fosse commune mitoyenne ; des cas d'intoxications avec vomissements ainsi que d'intoxications cutanées touchaient certains propriétaires de caves adjacentes.
    On décida quand même de laisser le cimetère des Innocents reposer pendant 5 ans avant de transférer les débris mortuaires de trente générations de parisiens.
    Cette opération, qui apparaîtra comme un succès, s'étendit progressivement de 1787 à 1814 à la majorité des cimetières intramuros amenant en outre la destruction des charniers. Les charniers avaient été inventés pour faire face au manque de place dans les cimetières ; on entreposait les corps par milliers sous les toit et au dessus d'arcades passantes.Arcade du Charnier des Lingères vue de l'intérieur du cimetière des Innocents

     

    Cependant beaucoup d'églises conservèrent des vestiges mortuaires sous leurs dallages et, parfois, dans leur combles.
    Les inhumations ayant été arrêtées, la vie du quartier des Saints-Innocents reprit un cours plus paisible, mais les maisons riveraines continuèrent à déverser leurs ordures dans le cimetière.
    La fermeture des Innocents accrut la clientèle des autres cimetières, comme par exemple celui de l'église Saint-Laurent, qui ne ferma qu'en 1797.
    Des habitudes prises depuis plusieurs siècles ne peuvent disparaître en quelques années et les inhumations désormais interdites dans les anciens cimetières persistent parfois -par exemple au cimetière de l'église Saint-Bernard où on continua clandestinement à inhumer jusqu'en 1795-.
    Quelques protestations contre les transferts s'élevèrent cependant. En 1785, le cimetière et la plus grande partie des charniers furent démolis et les pierres vendues sur place pour la continuation des travaux du Louvre.
    Changé en marché aux légumes à partir de 1788, l'emplacement du cimetière des Saints-Innocents entre dans une époque calme de son histoire. Et ce n'est que près de deux siècles plus tard que les bulldozers, bouleversant le terrain du futur Forum des Halles, ramèneront des sarcophages mérovingiens, peut-être les derniers de la vieille nécropole.

     

    Il faut "vider" les cimetières parisiens dans de vastes espaces discrets : l'idée d'utiliser les grands vides sous Paris née.

     

    L'idée initiale d'utiliser les carrières de Paris comme ossuaire revient au lieutenant de police Lenoir qui avait oeuvré pour la destruction du cimetère des Innocents, mais c'est son successeur, Thiroux de Crosne, qui en fit accepter le principe.
    Un premier choix s'était porté sous les carrières souterraines dites de "La Fosse aux Lions", situées sous l'actuelles rue Cabanis et Ferrus.
    Cependant, après avis de l'Inspecteur général des carrières, Guillaumot, le Conseil du Roi choisit un ensemble d'anciennes carrières dans de vastes carrières de pierre à bâtir à piliers tournés, situées sous le plateau de Montsouris, au lieu dit de la Tombe Issoire (au sud de l'actuelle place Denfert Rochereau).
    On aménagea de façon assez sommaire une surface totale de 11 000 m2. Un puits maçonné destiné au déversement des ossements, situé au 21 bis de l'avenue du Parc-Montsouris (actuelle avenue René Coty), et un ancien escalier en colimaçon de 90 marches d'une hauteur de 19 mètres, furent utilisés. Dans le puits pendait une chaîne que l'on remuait pour éviter les entassements et les blocages.
     

    L'ensemble de l'Ossuaire situé dans un quadrilatère délimité par les rues Dareau, d'Alembert, Hallé et l'avenue du Parc-Montsouris, ne représente que 1/700è des carrières souterraines de Paris. D'abord restaurées et aménagées par Héricart de Thury, puis en 1810 et 1811 par le comte Frochot, premier Préfet du département de la Seine, les Catacombes seront modifiées pour permettre des visites publiques. Sous le Premier Empire, elles seront isolées du reste des carrières et le déblaiement des galeries surencombrées nécessitera parfois l'aménagement de nouveaux passages dans les masses d'ossements de plus de 30 mètres d'épaisseur. L'ensemble sera pratiquement terminé en 1809.

     

    Le transfert aux Catacombes

     

    Charniers du cimetière des Innocents (Rue aux fers). Dessin de Bernier, architecte, 1786Le 7 avril 1786, sous la conduite de Guillaumot et d'architectes, les abbés Mottret, Maillet et Asseline consacrent ce qui sera désormais les Catacombes de la Tombe Issoire. Le même jour commence le transfert des ossements du cimetière des Innocents et ceux du cimetière voisin de Saint-Eustache. Ce cortège funèbre formé de chars recouverts d'un drap mortuaire, accompagnés de prêtres en surplis chantant l'office des Morts se renouvellera chaque soir au déclin du jour pendant quinze mois, sauf durant les chaleurs d'été.
    Les ossements retirés de la couche supérieure du cimetière et des charniers des Innocents -5 des 8 pieds qui surplombait les rues environnantes- remplirent plusieurs milliers de tombereaux soit un total de 10 000 m3. On en enleva encore en 1786, 1787, 1788, 1809, 1811, 1842, 1844, 1846, 1859, 1860, et bien d'autres par la suite.
    Au fur et à mesure de la suppression des cimetières parisiens, puis à chaque fois que des travaux d'urbanismes étaient entrepris, les ossements découverts furent transportés aux Catacombes avec un cérémonial très simplifié.

     

     

     

    SOURCES

    http://geos1777.free.fr/cata_ossuaire_histoire.htm

     

     

     

     

     

     

     

     

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    Alphonse Boudard, interview inédite

     

    age-or-maisons-boudard.1265565467.JPGIl y a eu dix ans le 14 janvier 2010 qu’Alphonse Boudard a calanché. Boudard, contrairement à Bob Giraud , je l’ai rencontré.

    Ah, je ne peux pas prétendre avoir été son ami, ça serait bien me vanter. Je l’ai invité deux fois à l’Obsidienne, la librairie que je tenais avec mon amie Hélène Bachet, à la Bastille, de 1989 à 1991.

    Affable et chaleureux, Boudard possédait une espèce de prestance, une élégance mâtinée voyou, comme dirait Claude Dubois, qui n’incitait pas à lui taper sur les cuisses en sortant des vannes un peu graveleuses. Bref, c’était un monsieur.

    Mais pas un de ces messieurs au cerveau calciné par des humanités acquises à grandes pelletées. C’était un monsieur qui avait vécu.

    Ses livres on le sait puisaient du côté de l’autobiographie. Sa vie était un roman. Et lui un grand bonhomme qui, sans compter, accorda du temps au journaliste débutant que j’étais.

    J'ignorais alors que l'auteur de La Métamorphose des cloportes avait connu Bob. Il faut dire qu'à l'époque, je ne connaissais pas ce dernier (ceci explique cela...).

    Peu après la sortie de l’Age d’or des maisons closes (Albin Michel, 1990), l’auteur étant venu le dédicacer dans ma librairie, je lui avais proposé de l'interviewer dans l’idée de placer le papier quelque part.

    Je viens de retrouver notre discusion en classant de vieux papiers. Le voici en exclusivité, 19 ans après !

    Vous remarquerez au passage que les propos d'Alphonse Boudard à propos des maisons closes et de la prostitution en général n'ont pas pris une ride...

    (Spéciale dédicace à Jean-Michel Moret qui sait pourquoi)

    Olivier Bailly : A quand remonte votre intérêt pour les maisons closes ?

    Alphonse Boudard. Je vais essayer de vous expliquer exactement la genèse de tout ça. J’ai toujours vécu avec ces histoires de bordels, de prostitution en toile de fond parce que ma mère se défendait comme ça.

    Quand on m’a fait des reproches sur le fait que je choisissais ce sujet j’ai dit que j’étais mieux placé qu’un autre pour en parler. Bon, historiquement, il fallait que j’apprenne des tas de choses, mais enfin, pour l’essentiel, j’avais compris un petit peu de quoi il s’agissait. J’ai évoqué les maisons dans différents livres, par exemple dans Bleubite où il y a une scène célèbre dans un bobinard, mais je n’avais pas l’intention du tout d’écrire là-dessus. Un jour, j’ai raconté à un ami, qui est directeur littéraire chez Laffont, ce que je savais sur la mécanique de la Fermeture. Il me dit « Faut faire un livre ».

    Moi je lui réponds que ça ne me paraît pas intéressant, suffisant, que tout ça est anecdotique seulement. Il en parle à Robert Laffont qui me rencontre, on discute et, de fil en aiguille, on en arrive à un contrat et un livre qui s’appellerait La Fermeture et qui serait inclus dans une collection, Ce jour-là dans laquelle il y avait eu le 6 juin 1944 le jour le plus long, le 14 juillet 1789 la prise de la Bastille, etc. et je pensais que finalement dans l’histoire les mœurs ont beaucoup d’importance et que le 13 avril 1946 est une date historique qui est d’ailleurs passée inaperçue parce que c’est une chose qui paraissait à l’époque un détail. Et puis la collection s’est arrêtée entre-temps, mais on a fait le livre qui s’appelle donc La Fermeture, le 13 avril 1946. Quarante ans après, en 86.

    fermeture.1265566242.jpg

    OB : Maintenant ça fait 45 ans. On va faire une fête… les rouvrir ?

    AB : Ben oui… Pourquoi pas ? Non, ce n’est pas possible de les rouvrir parce que c’est le passé. La marine à voile, quoi. Ça ne pourrait se rouvrir que sous une forme très, très différente. D’abord, légalement, on ne peut pas le faire parce qu’on a adhéré à une convention européenne sur le traitement des êtres humains en 1949, donc on ne peut pas. On a supprimé la peine de mort, on ne peut pas revenir sur cette question à cause de cette fameuse convention. C’est pareil avec les maisons closes. Bien sûr, on peut toujours se débrouiller de casser avec les autorités européennes sur ce problème, mais enfin on ne va pas s’amuser à ça. Et puis, surtout, les choses ont évolué tellement depuis 45 ans… On ne se rend pas compte, mais on a évolué dans la plupart des domaines infiniment plus en 45 ans qu’en 800 ans auparavant.

    Les mœurs s’en sont ressenties. L’éclatement de mai 68 fait partie de cette évolution. Alors, ce que je dis, par rapport à 1946, c’est que, si l’on n’avait pas fermé les maisons (parce qu’on ne les a pas fermées pour des raisons sociales ou morales, mais pour des raisons politiques), elles auraient continué, mais différemment. Parce que les filles qui viennent dire aujourd’hui « c’étaient des ghettos épouvantables… » ne le pourraient plus. Maintenant, les maisons seraient contrôlées par la police, par la sécurité sociale et les filles qui y travailleraient bénéficieraient toutes de l’assurance sociale, des congés payés et de la retraite comme les autres travailleurs…

    OB : Des fonctionnaires du sexe…

    AB : Oui, des espèces de fonctionnaires du sexe et ce serait encore le meilleur moyen pour contrôler le proxénétisme. Le gros défaut des maisons, c’est qu’elles étaient l’affaire des proxénètes et de la police, alors…

    OB : Pourquoi de la police ?

    AB : Parce que les proxénètes les contrôlaient et elle savait beaucoup de choses par les maisons. Maintenant les flics vous disent qu’ils s’en foutent, qu’ils ont les écoutes et que c’est bien plus intéressant que le bordel. Alors vous voyez que les choses ont évolué.

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    Photo Mandor

    OB : A l’époque, la police a t-elle tenté d’exercer des pressions pour que les pressions restent ouvertes ?

    AB : Oui, elle a essayé, mais elle ne le pouvait pas. Elle n’était pas assez forte. Pendant une période d’environ trente ans elle a essayé de faire marcher les clandestins, ce qu’on appelait les « clandés », c’est-à-dire des maisons qui avaient une autorisation des flics et qui continuaient à fonctionner. Marcellinest arrivé en place et a démantelé tout ça. Après, il y a eu les systèmes des flics qui contrôlaient les hôtels de passe. On a aussi démantelé ça en faisant tomber les patrons des hôtels pour proxénétisme hôtelier. A chaque fois on a cassé un peu le système, mais il renaissait toujours d’une autre façon et, la grande difficulté, c’est que, quand il renaît, on le contrôle encore moins et il est encore plus douloureux peut-être pour les prostituées.

    Je veux dire qu’elles avaient plus de protection dans un bordel que dans le Bois de Boulogne, plus même dans un hôtel de passe qui était pourtant lamentable que dans le Bois de Boulogne. Quand Madame Barzach a été se balader naïvement dans le Bois, elle est revenue horrifiée en disant qu’il fallait rouvrir les maisons.

    C’était une réaction de femme qui ne connaissait pas le problème. Les flics répondent à ça d’une part on ne peut pas les rouvrir à cause de la convention que j’ai évoquée et d’autre part qu’il vaut mieux les garder dans le Bois de Boulogne parce que pendant qu’elles sont là elles ne sont pas ailleurs et, au moins, on sait où elles sont… Mais pour en revenir à cette évolution dont je parlais tout à l’heure, je vois trois choses formidables depuis 1945 : il y a mai 68 et deuxième il y a la drogue. Autrefois, les macs tenaient les filles par le violon, la sérénade ? « j’t’adore », etc. Et puis il les mettaient au tapin et les tenaient ensuite par la violence. Maintenant, il y a la came. Et c’est terrible ! On met accroc les filles… Et puis tertio, qui va compliquer tout : le Sida. A ajouter à cela, que je rattache à 68 dans l’explosion des mœurs : les travestis, l’homosexualité. Alors, vous voyez que ce n’est plus la même chose. Quand on parle de nos histoires de l’âge d’or des maisons closes avec Romi, on parle du bateau à voiles, on parle de choses disparues.

    OB : Ça fait partie de l’histoire

    AB : Ça fait partie de l’histoire. Alors je ne vois pas pourquoi (agacé)…C’est là où j’ai été assez choqué. Parce qu’il y a des libraires qui ne me mettaient pas en vitrine ou qui disaient « nous on ne peut pas beaucoup vendre ce livre parce que notre clientèle ne comprendrait pas.. ». J’ai eu des gens qui venaient faire signer le bouquin en disant « mettez pas mon nom surtout ».

    OB : Ou « c’est pour un ami »

    AB : Ouais, c’est pour un ami ou « ah oui, j’aime bien lire vos livres, mais je ne peux pas prendre celui-là, je ne peux pas le laisser dans ma bibliothèque… ». On en est là. Des contradictions. ! D’un côté tu as Canal+…Minuit… T’as un film hard. Et de l’autre t’as des gens qui te disent ça. Tout cohabite, c’est curieux.

    petot-portrait-boudard.1265566428.jpg OB : C’est vachement plus puritain qu’il y a 45 ans

    AB : Ah oui ! Onen parlait plus facilement parce que ça existait. On disait bon y’a le bordel et puis voilà.

    OB : C’était une institution, en somme ?

    AB : Dans une petite ville il y avait l’église, il y avait le bistrot du coin, le bordel et le couvent des oiseaux, enfin il y avait différentes choses qui cohabitaient. Et c’est fini. C’était une espèce de tissu social qui était autour du village, autour de l’artisanat, de la paysannerie, qui n’existe plus. Evidemment, on parle de marine à voile, c’est bien d’en parler parce qu’on dit « il est magnifique ce voilier, il est formidable », mais il y a les mecs dans la galère qui rament aussi, puisqu’on est sous Louis XVI… Donc, c’est beau, c’est une très belle chose à voir, mais, bien sûr, il y a toujours le côté noir… Ceux qui travaillent dans les soutes.

    OB : Vous ne prenez jamais parti ?

    AB : Ah je peux pas ! Je peux pas ! D’abord, je ne suis pas juge. Je ne dois pas me placer d’un point de vue ou d’un autre. Il est évident que quand je parlais des grands criminels, j’ai essayé de faire la part des choses. D’un côté les circonstances atténuantes et de l’autre les circonstances aggravantes. Prenons le cas de Bonnot. On vient de chez Maxim’s, on bouffe, on se conduit comme des procs devant ce qui type qui est seul aumonde. Mais auparavant, quand il est venu de Lyon avec son copain l’anarchiste et qu’il raconte comment il l’a blessé et achevé pour qu’il ne souffre pas et comment il lui a piqué son pognon… Là il se conduit vraisemblablement comme la pire des crapules. Mais c’est pourtant le même homme. Quand je prends le cas de Landru. Il s’occupe de sa famille, il a quatre gosses, il n’est pas si mal (rires)…

    OB : C’est un bon père de famille !

    AB : Oui, mais même quand il est avec sa maîtresse, il est un remarquable amant, et pas seulement au lit, mais dans le comportement. C’est ça le comportement des hommes. Il faut tout dire. Et c’est pareil pour les bordels. Il faut dire ses splendeurs, ses attraits, ses drôleries et puis il faut dire aussi la tôle d’abattage, les horreurs. Je trouve qu’on ne peut pas faire une étude sérieuse sur les bordels sans lire par exemple le livre de Maxence Van der Meersch Femmes à l’encan qui a exprimé des choses justes.

    OB : Donc il y avait maisons closes et maisons closes ? Il y avait les maisons de société où la fine fleur du tout-Paris venait prendre un verre sans forcément consommer et puis il y avait les tôles d’abattage, immondes…

    AB : Si vous voulez, au départ, quand il y a les maisons, dans la première période du XIXème siècle, elles existent, on sait qu’elles sont là, on sait que les militaires vont dans ces endroits et que les messieurs qui ont des petites envies ou des passions particulières y vont également, mais on n’en parle pas. Et puis, à partir du moment où les artistes commencent à en parler, ça explose. Alors Lautrec, alors Maupassant, alors Lorrain, etc. Mais elles ne sont pas encor, à ce moment-là, au point de devenir ce qu’on appellera des maisons de société. La première expérience dans ce domaine c’est le Chabanais qui l’inaugurera. Le Chabanais est d’abord réservé aux membres du Jockey-club. Là, on fait dans le snob. C’est là que va venir le futur roi d’Angleterre, le Prince de Galles qui sera Edouard VII. C’est là que vont venir une quantité de gens chics, les présidents, les rois en vadrouille… Ils viennent tous faire un tour là et, par la suite, en 1920 et quelque, quand Jamet ouvre le One two two, il invente la formule club, il fait une sorte de complexe. Alors il y a le bordel avec les filles, il y a le restaurant où on fait le bœuf à la ficelle et puis il y a le club et les gens viennent. Ça va faire le renom de la maison parce que tout le monde va y passer.

    OB : C’est une sorte de salon. Il faut en être ?

    AB : C’est ça. Et le fait qu’on voit Maurice Chevalier, Tino Rossi ou Colette donnera de l’éclat à la maison. Forcément, c’est rare que des types du niveau de Maurice Chevalier ou Tino Rossi grimpent devant tout le monde avec une pute. Mais il y a d’autres clients qui sont des célébrités comme Georges Simenon ou Michel Simon qui y vont carrément et on le sait et ils ne s’en cachent pas du tout. Mon ami Romi, lui, allait faire des dessins. Il finissait par être copain avec la patronne, elle était contente, puis après il gardait les dessins et c’est comme ça qu’il a des témoignages. Il gardait les cartes de visites, les cendriers parce que c’est un collectionneur et c’est un peu un esprit savant. Alors ça, c’était la nouvelle formule. Après, il y a eu le Sphinx qui était une espèce de club, également, et les choses auraient pu encore évoluer. On aurait vu Régine qui aurait tenu à la fois sa boîte, un bordel, un restaurant, etc. Elle aurait été fabuleuse, là-dedans ! D’ailleurs, on a eu un projet de film ensemble sur un sujet comme ça. Elle collait bien.

    OB : Un peu avant 1946, au moment de la guerre, il y avait déjà des rivalités entre les grandes maisons. Certaines étaient pro-allemandes, d’autres non…

    AB : Ah oui…Bof…On a raconté ça après… Mais il y avait des rivalités sérieuses qui étaient des rivalités commerciales, si je puis dire. C’était comme Leclerc et Carrefour. C’était ça…. Sous l’occupation, à mon avis, il s’est passé la chose suivante : vous comprenez qu’un type qui fait un business où il vend des bonnes femmes, c’est un voyou. Souvent il vient de la plus basse truanderie et il a monté les échelons parce qu’il est intelligent. Quand l’occupation est arrivée, ils ne savent pas ce qui va se passer. Personne ne le sait. Alors, les Allemands filent des règlements, réquisitionnent des maisons pour eux et puis s’arrangent avec les voyous.

    Les Allemands avaient un fric fou qui leur était donné par le gouvernement de Vichy au titre de l’indemnité journalière de guerre. Ce fric, ils le dépensent et il va alimenter tout. Il y a le marché noir, il est là, tout près, parce que vous pouvez pas tenir des maisons de luxe sans faire du marché noir. Vous n’allez pas là-dedans pour bouffer des rutabagas et boire de l’eau fraîche. Donc, il sonttrès liés aux Allemands et ils sont liés au marché noir et les Allemands savent que le marché noir est une bonne façon de tenir les gens.

    Les plus intelligents parmi eux ne viennent pas en disant « dites donc, on va faire ça, si vous ne nous donnez pas ça, vous serez fusillés ». Non, ils corrompent, ils se démerdent, ils s’arrangent, c’est plus malin. Les seuls tauliers qui auront un esprit vraiment à peu près résistant sont des gens par exemple qui sont d’origine juive. Ils comprennent très vite de quoi il retourne et eux sont forcément coincés. Quelques-uns uns. Mais dans l’ensemble ils attendent l’évolution de la situation et quand l’année 43 arrive, le vent tourne, ils prennent des garanties : ils ont caché trois Juifs dans la cave, ils ont planqué un parachutiste anglais, ils donnent de l’argent à la résistance qui traîne par là, de façon à être peinards.

    Mais la plupart ont été très mouillés avec les Allemands au point que beaucoup de grands tauliers, ceux qui tenaient les taules d’abattage, en croquaient avec la Gestapo. C’était une super police qui était au-dessus de la police française et qui pouvait envoyer chier les flics français en s’appuyant sur les Allemands.

    OB : C’était une époque idéale pour la pègre qui régnait impunément

    AB : Bien entendu. Quand la Libération est arrivée se sont conjuguées deux choses : les moralistes qui venaient du MRP, parti chrétien qui était contre le bordel, et les communistes qui parlaient au nom de la patrie. Vous ne pouviez pas demander aux autres de ne pas suivre. Il est évident que quand l’affaire se déclenche on ne voit pas la nécessité absolue de s’occuper de fermer les bordels. Ce qui a sauvé les choses à ce moment-là, ce qui a sauvé les abolitionnistes, ces les antibiotiques. Si les antibiotiques n’étaient pas arrivés en même temps on avait une situation qui grimpait dans le domaine prophylactique… Un recrudescence de maladies vénériennes genre syphilis. Alors on aurait fait machine arrière.

    Et là, boum ! tout d’un coup, ils arrivent. Parce que les anti-abolitionnistes avaient dit « attention ! si vous fermez, vous allez voir, ça va grimper. Parce que les filles sont surveillées, ici ». Il y avait même des endroits, les fameux bordels qui étaient tenus par les Allemands, où la capote anglaise était obligatoire.

    OB : Malgré son nom ?

    AB : (Rires). Malgré son nom, c’est que j’allais dire…Donc, la situation était grave et, tout d’un coup ça a été le miracle. C’est à ajouter à ce que je disais tout à l’heure à propos de l’évolution des mœurs. Il y a eu en 46-47 l’arrivée des antibiotiques qui suppriment les maladies vénériennes importantes de l’époque.

    OB : A l’époque ça ne pardonnait pas…

    AB : Sauf que le syphilis n’était pas mortelle à tous les coups et qu’on pouvait parfois en guérir... Si elle était prise à temps et même avant les antibiotiques. Et puis sont arrivés la pilule et tous les contraceptifs possibles plus la loi qui autorise la loi sur l’avortement. Autant de choses qui ont compté dans cette fameuse évolution des mœurs. <!--[endif]-->

    OB : Venons-en à Marthe Richard. Vous avez découvert à son sujet des choses inavouables. Etait-elle complètement pure ?

    AB : Ah non, non… Pas du tout. Je suis sévère avec elle quand elle se place sur le plan où elle s’est placée en disant « je suis une moraliste qui a fait fermer les maisons ». Ça , c’est une blague. Là, je démonte tout le truc et ça n’a été possible qu’après sa mort parce qu’elle avait bénéficié d’une loi d’amnistie en 47 et on ne pouvait évoquer un certain nombre de choses dans sa vie, entre autres le fait qu’elle avait été elle-même prostituée et qu’elle avait eu des problèmes pour des affaires de drogues et des complicités d’escroquerie avec des personnages qui émargeaient à la Gestapo du boulevard Flandrin. C’était donc on ne peut plus noir. Elle a cependant réussi ce tour de passe-passe de devenir le symbole de la lutte contre la prostitution.

    OB : Elle s’est refait une vertu

    AB : Ah oui ! Totalement ! Et elle n’a joué que de la vertu, après. Elle est morte à 92 ans, avec la Légion d’honneur. On disait « Marthe Richard, la mère la vertu ». C’était pas ça du tout ! C’était le contraire. Voilà. Quand j’ai écrit le livre j’en ai consacré la moitié à Marthe Richard pour démontrer point par point qu’il s’agissait d’une légende. Je l’ai fait avec des documents très sûrs, de police. J’ai eu la fiche des renseignements généraux entre les mains eh bien, malgré cela, on entend toujours les gens dire « Ah ! Marthe Richard qui a fait fermer les maisons…Cette dame est respectable, c’est formidable ». Bon, elle n’a pas toujours eu 80 ans. D’où viennent les vieilles dames !

    OB : Revenons à la maison. Ou plutôt aux maisons. Filles du trottoir et filles des bordels bénéficient-elle du même traitement artistique ?

    AB : On trouve une littérature autour des filles du trottoir. Chez Carco, chez les auteurs de la Série noire…Parce qu’il y a le lieu. Vous ne retrouverez pas cette jubilation ni ces artistes autour des taules d’abattage. Il y a quelques croquis, il y a des histoires, mais elles sont assimilées à peu près aux filles de la rue. Ce qui a provoqué l’intérêt des artistes autour des maisons c’est précisément parce qu’il y a eu le cadre, il y a une espèce de cérémonie, un lieu d’amour, le temple de l’amour physique, et puis il y a « Madame », il y a une ambiance et puis les gens, comme du One two two, du Chabanais, de la rue des Moulins où Toulouse-Lautrec avait sa chambre, ont créé un certain climat.

    OB : Une mythologie ?

    AB : Une mythologie. Et ils sont revenus en cela à l’Antiquité…Ce que l’on peut reconstituer de Pompéi, on le doit aux artistes de ce genre. Voilà pour les maisons luxueuses. Les maisons de qualité moyenne, si je puis dire, ont été reconstitué par des gens comme Lorrain ou Maupassant dans leur côté convivial, province, etc. C’est vrai que si vous imaginez des gens qui sont par exemple représentants de commerce, ils arrivent dans une ville, à Yvetot, à Carpentras, le soir, ils sont au restaurant, je les ai vus, j’ai été dans des endroits comme ça pour des films ou des livres, ils bouffent puis ils vont regarder la télé et ils vont se coucher. S’ils ont des envies d’aller draguer ou de chercher une fille, ils ne trouvent rien ! Il y a des fois des espèces de boîtes qui sont à 25 kms, puis barka ! Ils ne vont pas aller se fatiguer là toute la nuit. Quand ils avaient le bobinard, ils connaissaient, ils y allaient, ils se retrouvaient entre copains, ils y venaient pour consommer une fille ou simplement pour prendre un verre, une coup de champ’, je ne sais quoi… Ils discutaient avec la patronne, elle les connaissait, c’étaient le gars qui vendait le Pernod ou qui vendait des bas ou de la porcelaine [lire l’excellent Femmes blafardes de Pierre Siniac, Rivages. Ndr]… C’était ça.

    OB : Il y avait donc un aspect très social

    AB : Ah complètement, complètement ! C’était des bistrots avec des « montantes ». C’était ce que racontaient des gens comme Maupassant.

    OB : Au moment de la Fermeture, des gens se sont retrouvés sur le sable, et pas seulement les filles.

    AB : Les macs se sont pas trop mal débrouillés. Ils ont pris des prête-noms qui ont tenu les hôtels de passe et puis eux ils sont allés se retirer à la campagne, pécher à la ligne, taper le carton… certains, qui avaient des maisons de luxe, des maisons très célèbres, n’ont pas pu se recycler parce qu’on ne pouvait pas remplacer, refaire autre chose d’équivalent au One two two ou au Chabanais et ils ont été plus ou moins ruinés. Ils ont essayé de se lancer dans d’autres activités, mais ce n’était plus pareil. Alors le bluff a été pour les filles. Parce qu’on racontait « bon on va fermer les maisons et le problème est résolu », mais il n’est pas résolu du tout et elles se sont toutes retrouvées sur le trottoir. Elles avaient les mêmes macs, les mêmes structures, elles étaient autour des hôtels et elles faisaient le tapin dans la rue Saint-Denis ou à Barbès-Rochechouart. C’était exactement la même chose.

    OB : Pire peut-être ?

    AB : Peut-être pire, en tous cas, parfois, elles étaient carrément dehors et quand il fait froid…Alors il y a des gens, très respectables d’ailleurs, qui veulent sauver des filles de joie et qui leur proposent des lieux genre petite pension de famille où on va les rééduquer, leur apprendre un métier, mais ça a marché que pour des putes qui étaient en bout de parcours. Ils sont à côté de la plaque parce qu’ils font des choses tout à fait honorables, utiles, mais pour une infime minorité…

    OB : Que sont devenus les objets baroques, les objets particuliers que l’on trouvait dans les maisons closes ?

    AB : ça a été baladé de tous côtés, mais la plus grande vente a été faite après la Fermeture par Maître Maurice Rheims qui est aujourd’hui à l’Académie française. Romi, lui, a récupéré certaines choses.Le fameux siège et la baignoire en cuivre rouge en forme de cygnes se sont retrouvés chez Alain Vian, le frère de Boris, et chez Dali. C’est Dali qui a acheté la baignoire. Il trouvait que c’était un objet éminemment surréaliste. Le siège a été revendu en salle des ventes où il a fait 22 millions de centimes et c’est la descendante de l’ébéniste qui l’avait fabriqué qui l’a acheté.

    OB : Est-ce qu’il y encore de signes visibles, des preuves de l’existence de ces maisons dans Paris aujourd’hui ?

    AB : Il y a encore des petites traces par-ci par là, mais les principales maisons n’existent plus. Le Chabanais, par exemple, est toujours là. Il y a des gens qui y vivent. Rue des Moulins, il n’y a plus rien. Je crois qu’il y a une agence de voyage à la place. L’immeuble où était le Sphinx a été démoli, boulevard Edgar-Quinet. Reste comme témoignage évident celui où, dit-on, le Maréchal Goering est venu baiser un jour de 1941 au 50, rue Saint-Georges.Au 9, rue de Navarin il faut que vous essayiez de rentrer sous le porche et de regarder de côté. Là on comprend tout de suite. D’abord, il y a une façade curieuse. Il y a des fenêtres en forme de hublot et puis, sur le côté, on peut découvrir ce que c’était.

    Au 106 boulevard de La Chapelle était une taule d’abattage célèbre qui est devenue après la Fermeture et pendant 25 ans environ le siège de l’Armée du salut. Et puis maintenant c’est un bazar nord-africain. Au One two two, 122, rue de Provence, c’est maintenant le syndicat des cuirs et peaux…Je crois qu’il y a eu un grand tort… On aurait du garder le Sphinx, le Chabanais, le One two two, la rue des Moulins, il y en a eu plusieurs comme ça… Enfin, on aurait pu en garder deux, trois. C’est des pièces historiques. On va bien voir la Conciergerie. C’est une taule, hein ? C’est moins gai encore

    OB : Vous avez travaillé en collaboration avec Romi pour ce bouquin. Son nom évoque malheureusement peu de choses pour les lecteurs d’aujourd’hui. Pourriez-vous nous en parler ?

    AB : Ah Romi ! Romi est un type formidable ! C’est un homme qui a tous les dons possibles. Il dessine très bien, il écrit très bien et il s’intéresse à tout ce qui est la petite histoire et aux choses qui paraissent être sans importance, mais qui finalement en ont. Il a fait de nombreux bouquins. Il y a quelques années il a sorti un livre tout à fait intéressant sur les célébrités oubliées. Il a regardé depuis 1789 les types qui, en leur temps, tout à coup, ont été aussi célèbres qu’aujourd’hui pourrait l’être Tapie et puis qui sont oubliés. Il s’est beaucoup occupé de l’histoire des mœurs puisqu’il a fait des livres sur la prostitution et il a une documentation, une iconographie fabuleuse. Il s’est intéressé à l’art, aux surréalistes notamment, et à l’art naïf.

    doisneau-chez-romi1196631945.1265565972.jpg

    Robert Doisneau

    C’est un homme qui toute sa vie a collectionné des choses autour de lui. Il est âgé, il a un esprit absolument de jeune homme. Il est en train de faire un bouquin sur l’histoire anecdotique du pet depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours ! Je lui fais une préface. C’est un volume énorme. Il a été chercher des parties de pétomanie sous Louis XIV ! C’est formidable ! Il a un esprit curieux. On peut lui parler de n’importe quoi, il sait tout. Il a fait un n0 du Crapouillot sur les monstres. Non, mais vraiment, c’est un type qui m’épate ! Il a donné dans le fait-divers aussi. Enormément. Je suis certain que c’est un auteur qu’il faudra redécouvrir, qu’il faudra rééditer. Au même titre que Marcel Montarron qui a été le grand homme du fait-divers depuis la naissance de Détective jusqu’à ce qu’il s’arrête. Je voudrais bien qu’on redécouvre Romi parce que c’est aussi très précieux, ça fait vraiment partie de la culture, beaucoup plus que des spéculations intellectuelles. <!--[endif]-->

    OB : A part ça, quoi de neuf ?

    AB : Eh bien, je prépare une série d’émissions pour la télé sur des faits-divers. Je vais en tirer un bouquin…

    OB : Et un roman ? Bientôt ?

    AB : Pas maintenant. J’en ai un dans les tiroirs en préparation, mais ce n’est pas pour maintenant.

     

      

    SOURCES

    http://robertgiraud.blog.lemonde.fr/2010/02/07/

    alphonse-boudard-interview-inedite/

     

     

     

     

     

     

     

      

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    Les Pierres Fatales

     

    Symbolisme des joyaux. - Le langage des pierres précieuses. - Tragique histoire du diamant bleu.

    - Le « Sancy » et le « Kohinoor ». - Un roi qui n'était pas superstitieux.

     

     

    On a raconté que le diamant bleu, connu sous le nom de diamant de Hope, se trouvait dans le Titanic et j'imagine que les gens superstitieux ont dû accueillir cette nouvelle sans trop de regret.
    Le diamant de Hope, en effet, passe pour être une de ces pierres fatales qui portent malheur. Le naufrage du paquebot géant de la White Star Line serait donc son dernier méfait. Englouti désormais dans les abîmes de l'Atlantique, le diamant bleu aurait terminé sa carrière maléfique, carrière singulièrement remplie, comme nous le verrons tout à l'heure.

    Dès la plus haute antiquité, les hommes ont attribué aux pierres précieuses des influences diverses. Ils ne se sont pas contentés de leur faire parler un langage symbolique : ils leur ont accordé tantôt des vertus, tantôt un pouvoir de maléfique ; ils en ont fait tour à tour de bonnes amulettes ou de funestes talismans.

      

    Les Anciens croyaient même à la « lapidothérapie ». Certaines pierres avaient, prétendaient-ils, le pouvoir de guérir certaines maladies. Exemple : pour déshabituer les pochards de l'ivrognerie, on leur suspendait au cou une améthyste. Il parait que le remède agissait en ce temps-là.

      

    Du moins, Dioscoride l'assure-t-il. Je doute qu'il ait gardé aujourd'hui son efficacité.

      

    Vous auriez beau attacher toutes les améthystes du monde au col de certains ivrognes invétérés que vous ne les empêcheriez pas de succomber aux charmes de l'alcool.
    Les pierres avaient toutes, comme les fleurs, leur sens symbolique ; elles possédaient, en outre, chacune leur pouvoir particulier, leur influence sur l'âme ou sur la destinée des personnes entre les mains desquelles elles se trouvaient.

      

    La cornaline induisait à la mélancolie ; l'onyx était également symbole de tristesse.

    Au contraire certaines agates rouges avaient la propriété de chasser les pensées mauvaises et les idées noires.

    La sardoine faisait naître l'amitié entre hommes et femmes ;

    La sardonyx inspirait la chasteté et la pudeur à qui la portait.

    L'oeil-de-chat. donnait santé, richesse et longue vie ;

    le jaspe procurait l'éloquence, on l'offrait aux avocats et aux prédicateurs.

      

    Le corail détournait du meurtre, préservait des mauvais génies, éloignait les terreurs paniques, il chassait les mauvais rêves et enlevait aux enfants toutes craintes nocturnes, il apaisait la tourmente et la fureur des vagues. Il guérissait, par surcroît, les maladies d'yeux.

      

    L'ambre: avait également une influence thérapeutique : c'était un remède préventif contre le goître ; on l'employait contre la surdité et aussi contre l'obscurcissement de la vue.
    La croyance populaire, d'ailleurs, attribue à la plupart des pierres ou des matières précieuses, dont on fait des bijoux, un heureux effet sur la vue. On gardait autrefois, au château de Vériville, dans l'Isère, un diamant qui guérissait de la cataracte.

      

    De cent lieues à la ronde on venait lui redemander la vue.
    L'aigue-marine apportait l'espérance dans le malheur; le béryl donnait à la femme le pouvoir de se faire aimer par l'homme de son choix.

      

    L'hyacinthe passait pour procurer, à qui la possédait, tous les honneurs terrestres.

      

    La malachite était le symbole de la tranquillité ; elle préservait des procès et donnait le succès dans les affaires.

    D'autres pierres encore, l'opale, le saphir, la topaze étaient regardées nomme des porte-bonheur.
    Plus rares étaient celles auxquelles la croyance populaire attribuait une influence funeste.

      

    Les pierres n'étaient maléfiques que par exception ; et le fait que le diamant de Hope a conquis la triste renommée que l'on sait, ne veut point dire pour cela que tous les diamants bleus soient des jeteurs de mauvais sorts
    Mais l'histoire de cette pierre est, en effet, liée à une telle suite de calamités qu'on ne saurait s'étonner de la fâcheuse réputation que le diamant bleu a conquise, par le monde.

    * **
    Il y a exactement deux cent quarante- quatre ans que le diamant fatal fit son entrée en Europe. C'est en 1668 que le célèbre voyageur Tavernier le rapporta des Indes avec un certain nombre d'autres pierres précieuses qu'il vendit à Louis XIV pour la somme de trois-millions. Le diamant bleu avait été trouvé dans les mines de Golconde.
    Il commença par porter malheur à l'homme qui l'avait rapporté. Peu de temps après son retour Tavernier que son commerce de pierres précieuses avait fait très riche perdit toute sa fortune. Quoique vieux déjà, il se remit en route pour la Perse, fut pris par la fièvre et mourut abandonné de tous en ce pays lointain.

      

    Le roi Soleil ne garda pas pour lui le diamant bleu. Il l'offrit à Mme de Montespan, Or, du jour où la favorite se para du joyau fatal, elle commença de perdre la faveur du roi.

    Cependant, l'influence funeste du diamant bleu n'est pas encore marquée par des catastrophes. Louis XIV fait monter la pierre dans un chaton qu'il porte au-dessus de son jabot ; le régent Philippe d'Orléans la porte de même.

      

    Louis XV, en 1749, commande au bijoutier Jacquemin cette fameuse décoration de la Toison d'Or qui, à l'inventaire de 1791, fut estimée trois millions trois cent quatre vingt quatorze mille livres. Le diamant bleu fut la pierre principale qui orna cette Toison d'Or. Le « Bien-Aimé » la porta pendant tout son règne sans que la pierre fatale semble lui avoir causé de graves malheurs.

      

    Marie-Antoinette la fit détacher de la Toison d'Or et la porta. On assure même que la princesse de Lamballe, séduite par l'éclat du diamant, demanda à la reine de le lui prêter et s'en para quelquefois. Or, Marie-Antoinette périt sur l'échafaud et la princesse de Lamballe fut massacrée par la populace révolutionnaire.

      

    La vente des diamants de la couronne ayant été décrétée par l'Assemblée, en 1792, les joyaux furent transportés au Garde-Meuble, rue Saint-Florentin. Mais. dans la nuit du 16 au 17 septembre, des voleurs pénétrèrent, au moyen d'échelles de corde, dans la salle du premier étage où ils étaient enfermés, et, après avoir crocheté les armoires, s'emparèrent des plus belles pièces du trésor.

      

    Le diamant bleu était parmi les pierres volées. Il tomba entre les mains d'un receleur nommé Cadet Guyot, qui l'emporta à Rouen, puis de là, en Angleterre.

      

    Pendant près de quarante ans on perd la trace de la pierre fatale. On la retrouve alors chez un diamantaire d'Amsterdam, qui l'achète pour la retailler.

      

    Ce négociant, nommé Fals, a un fils, gredin de la pire espèce qui, un beau jour, vole à son père les plus belles pièces de sa collection et s'enfuit. Le père Fals meurt de chagrin ; et le fils, traqué par la police, n'a d'autre ressource que de se suicider.

      

    La pierre passe, on ne sait comment, à un pauvre diable de Marseillais, nommé Beaulieu, qui meurt de faim avec cette richesse dans sa poche.

      

    Elle échoit ensuite à un Juif, nommé Daniel Eliason, lequel, en 1830, la revend au collectionneur Henry Thomas Hope, dont la famille, par une immunité singulière, la garde sans inconvénient jusqu'en 1901.
    On pourrait croire qu'elle a perdu définitivement sa fatale influence : il n'en est rien. Celle-ci, au contraire, va se manifester plus cruellement que jamais.

      

    Un marchand de Londres, M. Weil achète le diamant bleu pour le compte de M. Frankel, joaillier de New-York. Celui-ci le cède à un courtier français nommé Colot, lequel le revend un million et demi au prince Kanitowski.

      

    Le prince offre le diamant à une artiste des Folies-Bergère, qu'il tue d'un coup de revolver le premier soir qu'elle le porte.

      

    Quand à l'intermédiaire, M. Colot, il devient fou peu peu de jours après cet événement.
    Le propriétaire suivant, un joaillier grec du nom de Montharides, tombe dans un précipice avec sa femme et ses deux enfants.

      

    Le diamant est alors rapporté à Paris et acheté au mois de mai 1908 pour le compte de la Cour ottomane.
    Abd-ul-Hamid le confie, pour le faire polir, à un certain Ibn Sabir.

      

    Cet homme, faussement accusé de tentative de vol, est bâtonné et jeté en prison. Un gardien veille sur le diamant : on le trouve étranglé. Un eunuque, Kouloub bey, lui succède : il est pendu par la foule pendant les troubles de Constantinople. Le sultan lui-même est détrôné et envoyé en exil.

      

    Un riche marchand turc, M. Habib, achète le diamant. Il part pour un voyage en Extrême-Orient et périt dans un naufrage près de Singapour.

      

    On crut même, alors, que le diamant avait disparu avec lui ; mais la pierre fatale était demeurée en France.
    Enfin, en janvier dernier, elle fut achetée par un milliardaire américain pour la somme de 1.500.000 francs. Expédiée à son nouveau propriétaire, elle aurait disparu dans le naufrage du Titanic : et désormais le charme funeste serait définitivement rompu.

     

    ***

    Telle est l'histoire tragique et fatale du diamant de Hope. Ce n'est pas là, d'ailleurs, la seule pierre précieuse célèbre qu'on ait accusée de porter malheur.

      

    Le premier diamant qui fut taillé, le Sancy, eut aussi jadis la réputation d'être un jeteur de mauvais sort. Charles le Téméraire le portait sur lui quand il fut tué à la bataille de Nancy en 1477.

      

    Plus tard, un serviteur, auquel le sieur de Sancy l'avait confié, fut assassiné par des brigands de grand chemin. Henriette de France, fille de Henri IV et femme de Charles Ier d'Angleterre, dont la vie fut une longue série d'infortunes, le posséda et l'apporta en France lorsqu'elle s'y réfugia. Elle fut même forcée de vendre le diamant fameux pour se procurer quelques ressources.

      

    Le Sancy, acheté par le domaine de la couronne, semble dès lors perdre son influence néfaste. Il fut volé en 1792 avec le Régent, le diamant bleu est diverses autres pierres célèbres. Depuis 1829 il figure parmi les joyaux d'une famille princière de Russie.

      

    Autre diamant fatal, le Kohinoor qui, suivant une légende hindoue, condamne tous ses possesseurs à mourir tragiquement. De fait, le Grand Mogol Humayan, son premier propriétaire, fut chassé de ses états et succomba dans l'exil.

      

    De ses descendants qui se léguèrent la pierre néfaste, l'un mourut en esclavage, l'autre en prison ; le troisième eut les yeux crevés. Le vainqueur de ce dernier s'étant emparé du Kohinoor, le porta. Il fut assassiné par son fils. Le diamant passa ensuite dans le trésor des souverains persans puis revint au roi de Lahore qui, il y a environ un demi-siècle, l'offrit à l'Angleterre.

      

      

    La reine Victoria le laissa dormir au fond de son écrin. Mais, Édouard VII, en dépit de la mauvaise réputation du diamant, le fit enchâsser dans le diadème que portait la reine Alexandra le jour du sacre. .
    Edouard VII n'était pas superstitieux....N'est-ce pas là le meilleur moyen de rompre le mauvais sort que la croyance populaire attribue aux pierres fatales?
     

      

    Ernest LAUT.

     

    Le Petit Journal illustré du 5 Mai 1912

     

    http://cent.ans.free.fr/pj1912/pj112005051912b.htm

     

     

     

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    Le Petit Journal

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    Le public est toujours extrêmement curieux de ce qui se passe dans les journaux et pourtant, depuis qu'il existe des feuilles publiques, on a mis en circulation tant de légendes que personne, sauf les professionnels, ne sait exactement ce qu'est ce formidable organisme; un journal moderne !
    Notre collaborateur va promener, par la pensée, ses lecteurs dans les principaux services du Petit journal ; pour illustrer ses explications nous publions ci-après quelques photographies qui permettront à chacun d'apprécier la tâche de ceux qui sont chargés d'éclairer l'opinion publique.


    Comment on fait un numéro d'un grand journal d'informations
    Vous habitez, à Paris, un quartier de la périphérie, ou bien vous êtes installé dans une ville des départements. Il est huit heures du matin. On vous apporte le Petit Journal qui, d'ailleurs, depuis une heure ou deux, était sur le paillasson, devant votre porte ou dans la loge de votre concierge.

    Vous le dépliez. Vous y jetez un coup d'œil. Aussitôt, vous savez que, la veille, à onze heures du soir, le boxeur Criqui a battu Kilbane, à New-York, qu'un grand crime a été commis aux environs de Versailles, sur le coup de deux heures du matin, qu'un bijoutier de la rue, de la Paix s'est aperçu, à l'aube, qu'il avait été cambriolé. En troisième page, on vous annonce une éruption de l'Etna.
    Vous avez beau être blasé.

    Vous avez beau, peut-être, avoir des préjugés sur les journalistes et répéter, sans y attacher d'ailleurs autrement d'importance, des plaisanteries sur leur façon de travailler. Les jours où l'actualité est aussi chargée, vous avez un mouvement d'étonnement. Et vous vous dites :


    - Comment font-ils pour savoir tout ça ? Comment font-ils pour me le rapporter si vite ? Comment font-ils - puisqu'il y a des photos dans mon journal pour me le faire voir ?
    Si vous le voulez, ami lecteur, nous allons tâcher de satisfaire rapidement votre curiosité. Nous allons vous montrer comment on fait un numéro d'un grand,'journal d'informations. Nous allons, comme on dit vulgairement, « débiner nos trucs ». Si la promenade vous intéresse, suivez le guide.


    Les sources des renseignements

    Pour publier un journal rempli d'informations intéressantes, il faut savoir les recueillir à la source et n'en « rater » aucune. Il faut donc avoir des « yeux » et des « oreilles » dans tous les endroits où il peut se passer quelque chose, où, tout au moins parvient le premier écho d'un événement.
    C'est pourquoi, rien qu'à Paris les informateurs du
    Petit Journal qui passent leur journée au dehors sont extrêmement nombreux.

    Il y a d'abord les préfecturiers, qui demeurent en permanence à la Préfecture de Police pour y récolter toutes les « affaires » dont les limiers du quai des Orfèvres ont à s'occuper. D'autres rédacteurs font « la tournée des commissariats » pour s'y tenir au courant des faits divers moins importants.

      

    D'autres rendent visite aux bureaux de la Sûreté générale et à ceux de la brigade mobile afin de s'y renseigner sur les recherches et les enquêtes Policières en cours.

    La Chambre et le Sénat ont leurs tribuniers et leurs couloiristes chargés, les uns, de faire le compte rendu des séances publiques, les autres d'informer le journal sur les travaux des commissions, les réunions, des groupes, les manoeuvres en préparation et les menus potins de la politique. D'autres informateurs sont attachés: à l'Élysée et aux divers ministères. Ils ont mission d'y recueillir les renseignements concernant

    Un des ateliers de Photogravure où l'activité se poursuit nuit et jour.

    les conseils des ministres, les projets de lois à l'étude, les mesures administratives en cours d'exécution. Tout ce personnel a à sa disposition des téléphonistes et des sténographes. Il fait partie du service politique qui a son centre aux bureaux du journal.

    Au Palais de Justice se tiennent les rédacteurs qui font le compte rendu des procès et ceux qui suivent les instructions des affaires criminelles et correctionnelles.
    Ceux qui s'occupent des faits et gestes du Conseil municipal sont en Permanence â l'Hôtel de ville.

    D'autres se tiennent à la Bourse pour se renseigner sur le cours des valeurs et celui du change. D'autres sont en liaison avec tous les organismes industriels, commerciaux, agricoles, scientifiques. Ils forment les services techniques de notre journal.

    Les courses de chevaux sont justiciables de notre service hippique.
    Les aérodromes, les stades, les rings de boxe, les courts de tennis, les terrains de foot-ball, les pistes et les routes où circulent les coureurs sont placés sous la surveillance de notre service sportif qui est un des mieux agencés de tous ceux qui existent dans la presse, y compris la presse purement sportive.

     

    En haut, le service dactylographique où sont reçus et recopiés les message de nos correspondants de province.
    Au milieu, le standard téléphonique où deux employées se relayent sans interruption.
    Un coin d'une des salles de rédaction.

    Des rédacteurs spécialisés s'occupent des académies, des universités, des écoles, dit mouvement social, des salons et des expositions artistiques, des théâtres et des music-halls, des concerts, des livres, de la mode. Bref toutes les activités humaines sont observées attentivement par nous et aucune de leurs manifestations ne doit nous échapper.

    En dehors des spécialistes que l'argot journalistique nomme des rubriquards, il existe tout une équipe de rédacteurs «volants », les reporters, toujours prêts à s'élancer vers les endroits ou il se passe quelque chose et où nous n'avons pas d'observateur fixe, ou à partir, comme envoyés spéciaux, pour n'importe quel lieu de la terre. Les reporters, souples et habiles par définition, comptent parmi les collaborateurs les plus précieux du journal.

    Nous avons décrit sommairement quelques-uns des différents services installés à Paris et qui recueillent les informations parisiennes. Il faut y ajouter le service de la banlieue, avec ses reporters chargés de rassembler les nouvelles provenant des alentours de la capitale ; le service des départements qui est en relations télégraphiques et téléphoniques avec des correspondants établis dans toutes les villes et même les bourgades de France ; enfin le considérable service de l'étranger, chargé de réunir toits les renseignements envoyés par les correspondants des deux mondes et de les présenter à notre public.

    Cette énumération de sources de renseignements serait encore incomplète si nous ne signalions pas l'existence de notre bibliothèque et de nos archives, admirablement classées, qui nous permettent de retrouver par exemple, en quelques instants, avec documents photographiques à l'appui, les origines de n'importe quelle affaire criminelle plaidée en cour d'assises, ou de dresser, en cinq minutes, la biographie d'un personnage important qui vient de mourir.
    Quant à notre
    service photographique, son rôle, au point de vite de la récolte des renseignements par l'image, est très analogue à celui de notre rédaction et il a, comme elle, ses reporters et ses correspondants.

     

    Une Section du Service des abonnements.

    Le fonctionnement des services

    Ce que nous venons de décrire sommairement, c'est en quelque sorte l'anatomie de quelques-uns de nos différents services. Reste à en expliquer la physiologie, autrement dit le fonctionnement. Chemin faisant, nous aurons encore à décrire plusieurs organismes qui servent à transformer la chose vue ou entendue en nouvelle imprimée et dont le public connaît très imparfaitement le rôle.

    Mais il nous faut d'abord parler de quelques hommes qui sont l'âme même dit journal. Ce sont d'abord le directeur, le rédacteur en chef et le secrétaire général, trinité indissoluble et toute-puissante dont les délibérations servent à donner au journal son cachet personnel, à chaque numéro sa physionomie particulière.

    Le chef des informations apporte une base à leurs travaux et tient compte ensuite de leurs conseils. C'est à lui qu'il appartient de prévoir tous les événements prévisibles et d'en assurer le compte rendu. Mais ce n'est là que la partie la plus facile de sa tâche. Il doit aussi avoir toujours sous la main les troupes informatrices nécessaires pour courir immédiatement vers n'importe quel endroit où il se passe quelque chose d'imprévu. Il centralise tous les renseignements qui lui parviennent. Il provoque des compléments d'enquête. Il aiguillonne constamment toute la rédaction du journal.
    Représentons-nous le chef des informations à sa table. La journée est commencée. Il a en main le programme - encore incomplet - du prochain numéro.

     

    En haut, le service des abonnements et des petites annonces.
    Dans le médaillon, l'antichambre directoriale.
    En bas, une partie du grand hall de la rue La Fayette.

      

    Il a en tète les directives générales, qui lui ont, été données. A chaque instant, on lui apporte des « papiers » C'est le compte rendu de la Chambre et du Sénat, téléphoné de quart d'heure en quart d'heure, à mesure que la séance se déroule, à l'aide de notre fil téléphonique spécial, et recueilli par nos sténo-dactylographes. C'est le compte rendu des procès en cours, expédié dans les mêmes conditions.

    Ce sont les nouvelles de toutes sortes, envoyées des départements et de l'étranger, par des dépêches que les petits télégraphistes n'ont pas la peine de nous apporter, car elles sont recueillies directement par le central télégraphique installé dans notre journal. L'arrivée des nouvelles se fait normalement. La journée s'avance. Tout va bien.

    Tout à coup, un de nos rédacteurs téléphone au chef des informations dix lignes sensationnelles : la Sûreté générale est sur la piste d'un assassin qui vient d'étrangler trois femmes, quelque part, très loin de Paris, mettons par exemple à Morlaix, dans le Finistère. Suivent les noms et les adresses des victimes, ainsi que quelques renseignements très succints les concernant et un signalement sommaire Lire du criminel.

    Sans perdre un instant, le chef des informations expédie un envoyé spécial et un photographe à Morlaix, par le premier train. Il envoie trois rédacteurs dans Paris et dans la banlieue pour rechercher des parents des victimes qui se trouvent y habiter, pour les interroger et pour se procurer, si possible, des photos des pauvres femmes étranglées. Un quatrième rédacteur part à la poursuite des policiers chargés de l'enquête, avec mission de leur arracher des confidences

     

    .

    Un coin du Service d'Expédition du Petit Journal

      

    Puis, le chef des informations se rassied et attend... Il n'attend pas longtemps... Déjà, notre correspondant de Morlaix vient de lui adresser un télégramme qui donne les premiers détails sur l'étrangleur. Une heure après, les reporters en chasse dans Paris téléphonent des interviews. Une ou deux photos arrivent. Dans la nuit, notre envoyé spécial télégraphie d'amples renseignements et notre photographe - qui a opéré au magnésium --- expédie des clichés sensationnels.

    Ainsi les éléments d'une enquête approfondie parviennent, les uns après les autres, sur la table du chef des informations. A mesure qu' ils arrivent, ils sont soumis - ainsi d'ailleurs que tous les autres «Papiers » destinés à paraître dans le journal - à notre service de révision qui, suivant les indications du chef des informations, les résume, les met au point, les débarrassé des erreurs qui ont pu s'y glisser au cours de la transmission.

    Une fois révisé, chaque « papier » descend à la « composition » où il se trouve prêt à être inséré dans les éditions successives du journal, qui absorbent ainsi les nouvelles à mesure qu'elles sont constituées. -

    Pendant ce temps, le service photographique n'est pas resté inactif. Nos « tireurs » ont « contretypé » les photos qui leur sont parvenues, développé les plaques, exécuté des épreuves par des procédés quasi instantanés. Les épreuves encore humides sont

    En haut, à gauche, une presse Marinoni.
    En haut, à droite, une rangée de linotypes.
    En bas, le « marbre », partie de l'atelier de composition où se fait la mise en pages

    apportées au secrétaire général, qui choisit les meilleures et indique la façon dont elles devront être présentées dans le journal. Séchées au gaz et rapidement retouchées, elles passent à l'atelier de pholographure où, en moins d'une demi-heure, elles sont transformées en clichés sur zinc, à « passer » aussitôt dans nos colonnes.

    Il en est de même des dessins et graphiques réalisés par nos artistes..
    ...Et maintenant, descendons à l imprimerie où nous attendent, nous l'avons vu, les « papiers » et les clichés.

    Les clichés y sont « montés », en quelques secondes, sur un socle de métal. Les « papiers » sont distribués par le « metteur en pages », qui est le chef de notre équipe de typographes, à ses linotypistes.

    Une linotype c'est, on le sait, une machine à clavier qui fond et moule un caractère neuf chaque fois qu'on frappe sur une de ses touches. Ces caractères s'assemblent automatiquement et forment des lignes d'un seul bloc, faciles à réunir en colonnes.

      

    Nous possédons un grand nombre de linotypes d'un nouveau modèle, capables de composer des articles en caractères très lisibles et très variés. Elles « composent » également les sous-titres et certains petits titres. La plupart des titres et sous-titres sont pourtant « composés » à la main par des ouvriers spécialisés, habiles et rapides.

    Les articles, une fois « composés », « titrés » et Purgés de fautes d'impression par nos correcteurs, sont insérés dans des « formes », c'est-à-dire de grands cadres de fer installés sur des tables du même métal... et qu'on appelle pourtant le « marbre » de l'imprimerie.

    C'est le metteur en pages qui réalise cette opération. Mais ici intervient l'homme qui a presque toujours le dernier mot en tout ce qui concerne la confection du journal, celui qui le « fait » matériellement, le secrétaire de la rédaction.

    Grand maître de l'imprimerie, le secrétaire de la rédaction est aussi le juge absolu de tous les articles et de tous les clichés qui paraissent dans le journal. C'est lui qui détermine leur présentation typographique. C'est lui - et ses aides - qui les dispose, à son gré, dans le journal. C'est lui qui apprécie leur importance relative et les raccourcit impitoyablement, lorsque l'actualité le lui impose.
    Le secrétaire de la rédaction, dont la besogne écrasante reste absolument anonyme, est la cheville ouvrière du journal. Sa principale qualité est le sang-froid.

      

    Si, à trois heures du matin, heure critique où les dernières éditions s'achèvent, lui parvient la nouvelle de la mort du pape, il doit conserver un calme parfait et dire posément au metteur en Pages
    - Faites remonter « la une » de la clicherie. Faites sauter le cliché qui est en bas et représente une vue de l'exposition de chiens. Vous m'abaisserez ensuite les deux articles qui sont au milieu de la page. Et vous me mettrez la mort du pape en tête des 2e et 3e colonnes, avec des sous-titres « en 14 ».
    Les secrétaires de la rédaction sont toujours sur la brèche. C'est à peine si lorsque les « formes », une fois « justifiées » et «serrées » partent vers la clicherie, il a le temps de souffler un Peu... avant de s'attaquer à une nouvelle édition.

    ...Cependant, on travaille à la clicherie. Par des procédés dont la description serait plus longue que l'opération elle-même, des « flancs » demi-cylindriques, en métal malléable, sont moulés sur les « formes »planes. Ces « flancs » sont placés sur les rouleaux de nos machines rotatives et le « tirage » du journal commence.

    En moins d'une demi-heure, les merveilleuses « rotos » inventées par M. Marinoni impriment, brochent et plient des, centaines de milliers d'exemplaires à six et huit pages, avec le titre du journal en noir ou en rouge, prêts à Partir Pour tous les endroits de Paris, de la France et du monde où on lit le Petit Journal.

    ...Comment ils s'y acheminent ? Il faudrait décrire pour cela nos services de « départ » et de « routage », vous expliquer comment travaillent nos dépositaires et nos porteurs. Ce serait trop et nous avons été déjà bien long. Pourtant nous n'avons parlé ni de nos services d'abonnements et de Publicité, ni de notre administration.

      

    Nous nous sommes borné à expliquer, en gros, comment on réalise des informations et nous n'avons pas dit comment on varie le texte du journal en y insérant des « leaders », des articles documentaires, des reportages « à côté », des fantaisies, des contes, des romans. Nous n'avons fait qu'un tableau très incomplet.
    ...Nous serions bien heureux, quand même, si, Par hasard, nous avions réussi à vous donner une petite, idée de ce qu'est un grand journal.

      

    L'Almanach du Petit Journal 1924 : GEORGES MARTIN

    SOURCES

    http://cent.ans.free.fr/visite%20services%20du%20petit%20journal/dernieres%20nouvelles.htm

     

     

     

     

     COMMENT ON FAIT LE « PETIT JOURNAL ILLUSTRÉ » 

     

    Le Petit Journal

    SUPPLÉMENT ILLUSTRE

      

    La Direction de ce journal a demandé à ses lecteurs de rester en étroite communion avec elle et ce souhait a été longuement exaucé si l'on en croit le nombre considérable de lettres reçues, lettres d'approbation et d'encouragement très sincères
     

    Dans ces conditions, nous avons pensé qu'il serait agréable à nos amis de les faire vivre un peu de notre vie, de leur montrer la succession d'efforts différents et pourtant concordants, nécessaires pour la fabrication d'un journal, de les faire pénétrer enfin dans les coulisses - si j'ose dire - d'un grand hebdomadaire illustré comme le nôtre

    ***

     

    Ici, comme partout ailleurs, la division du travail s'impose. Au-dessus de tout, se trouve le Directeur qui, se basant sur l'expérience acquise et sur la connaissance du public à satisfaire,donne les directives à suivre et en surveille l'exécution. Sous ses ordres, le service de rédaction, rédacteur en chef, secrétaire général et secrétaire de rédaction, met en oeuvre et réalise les conceptions qui lui sont indiquées.

    C'est ainsi que, chaque semaine, la rédaction s'occupe de réunir les matériaux qui composeront le numéro de la semaine suivante. Ces matériaux sont de deux sortes : d'abord ce qu'on appelle en terme de métier, la « copie », c'est-à-dire les articles et les contes; ensuite les illustrations, comprenant les dessins et les photographies.

    Il y a là un travail très délicat, non seulement parce qu'il s'agit de plaire au plus grand nombre possible de lecteurs et que tous, on le pense bien, n'ont pas les mêmes goûts, mais aussi parce qu'il convient, pour être intéressant, de suivre l'actualité. L'actualité est fugace. Ce qui est intéressant un jour peut ne plus l'être huit jours après.

      

    Or la fabrication d'un hebdomadaire est infiniment plus longue que celle d'un quotidien. On risque à chaque instant d'arriver trop tard.
    Supposons pourtant les matériaux réunis entre les mains de la rédaction. Celle-ci les passe aussitôt aux organes d'exécution.

    La « copie » d'abord. Elle est envoyée au service de la composition. Autrefois, on ne l'ignore pas, on ne connaissait que la composition à la main.

      

    Les caractères, distribués dans les compartiments d'une « casse », étaient pris, un à un, par un ouvrier qui en formait ainsi des lignes. Aujourd'hui, on a beaucoup simplifié et activé ce travail en utilisant des machines appelées linotypes.
    Ces linotypes possèdent un clavier assez semblable à celui des machines à écrire. Il suffit à l'opérateur - qui est souvent une opératrice - - de presser chaque touche du clavier pour que la matrice de la lettre correspondante vienne tomber dans un compartiment destiné à la recevoir. Lorsque la ligne est complète, un simple coup de levier déclenche la machine.

      

    L'ensemble des matrices est présenté à l'orifice d'un foyer où se trouve du plomb en fusion. Il en résulte une petite tablette qui porte, sur une de ses tranches, les caractères en relief de la ligne tout entière. Les matrices sont enlevées et distribuées automatiquement dans le magasin d'où elles sortiront, à nouveau, lorsque l'opérateur pressera la touche correspondante.
    De même qu'il y a des dactylos plus adroites que d'autres, il existe des opérateurs plus adroits. En moyenne, un bon opérateur compose 6.000 lettres, soit 150 lignes à l' heure.

     

     

     

     

     

    De jeunes opératrices composant les articles du journal à la linotype.

     

     

     

    Quand tout un article ou tout un conte est composé, on en fait une épreuve en passant sur sa surface de l'encre grasse, puis en posant dessus une feuille de papier et en frappant avec une grosse brosse. L'épreuve ainsi obtenue est confiée à un correcteur. Celui-ci relit l'épreuve, la comparu avec la « copie » et signale les fautes de composition. Les fautes sont corrigées à la linotype en refaisant la ligne tout entière.

    Seuls, les titres sont encore composés avec des caractères mobiles alignés, un à un, à la main. On commence toutefois à utiliser des machines spéciales pour faire les titres.

     

    ***
    Pendant ce temps, les illustrations sont traitées par les services de photogravure.
    Les illustrations en noir et les photographies sont reproduites par un procédé, courant aujourd'hui, et dont l'origine remonte à l'invention de Talbot, en 1852.

      

    Longtemps, il est vrai, on n'a connu que la gravure sur bois obtenue par le travail manuel de l'artiste, sculptant pour ainsi dire une planche de buis et le gravure sur cuivre, travaillée de même au burin. Aujourd'hui, grâce à une ingénieuse utilisation de la photographie, on reproduit mécaniquement sur zinc ou sur cuivre les documents destinés à l'illustration d'un journal.

    Le procédé est le même, quoique plus délicat et plus compliqué, pour les grandes compositions en couleurs qui se trouvent à la première et à la dernière page du Petit Journal Illustré. Il faut noter toutefois qu'il est nécessaire d'obtenir autant de clichés qu'il y a de couleurs. Pour le noir, le bleu, le jaune et le rouge, cela fait quatre clichés qui seront, plus tard, fixés sur la rotative et sur lesquels passera successivement la feuille de papier blanc.
    Quatre couleurs, direz-vous ! Mais il y a bien plus de quatre couleurs dans les gravures qui illustrent votre journal ? Sans doute, mais le vert s'obtient par la superposition du bleu et du jaune et les autres teintes par des superpositions du même genre.

     

    ***
    Enfin voici réunies la « copie » et les illustrations clichées. Alors commence le travail de mise en page.
    Ce travail s'exécute sur de grandes tables que, par une très ancienne tradition, on continue à appeler « le marbre ». Sous la surveillance du secrétaire de la rédaction qui indique la place des articles et des clichés, ceux-ci sont disposés dans les formes ou de grands cadres de fonte qui les enserrent étroitement. Quand ce travail est achevé, on fait, du contenu de chaque forme, une épreuve qui porte le nom spécial de « morasse ».

      

    Les morasses sont révisées par le correcteur qui cherche à y dépister les dernières fautes oubliées ou les erreurs de mise en page. Puis le rédacteur en chef les examine à son tour et, s'il n'a aucune observation à faire, donne le bon à tirer.
    Si l'on tirait sur des machines plates, on pourrait porter immédiatement ces formes à l'imprimerie.

    Mais nul n'ignore plus que, de nos jours, on utilise des rotatives pour les énormes tirages des grands journaux modernes. Un travail de transformation est donc encore nécessaire.

      

    Il s'exécute à la clicherie.
    Là, les formes apportées sont placées dans une machine spéciale qui moule sur elles une empreinte prise par une sorte de large carton de papier pressé. Ce flan, on l'incurve pour lui donner la forme exacte correspondant aux rouleaux de la rotative. Enfin, chaque flan, ainsi incurvé, sert à faire un ou plusieurs clichés cintrés, et ce sont ces clichés, résultat de toute une suite de transformations, qui serviront enfin à tirer le journal.

     

     

    La clicherie où les formes servent à faire les clichés cylindriques.

     


    Maintenant, c'est la dernière partie du travail d'exécution qui commence. Il se fait, comme je l'ai dit, sur une de ces admirables machines rotatives dont l'invention est due à Hippolyte Marinoni, à la fois créateur de l'imprimerie moderne et, pendant de longues années, directeur du Petit journal.

    Sous les ordres du chef conducteur, les clichés venant de la clicherie sont fixés sur les rouleaux de la machine et la grosse bobine de papier commence à dérouler sa feuille sans fin à travers les méandres des roues, des bielles et des innombrables organes d'acier.

    Malgré l'apparence, la mise en train demande un soin minutieux. A cause des quatre encres différentes employées pour les gravures en couleurs, il faut se livrer à un travail de repérage très délicat. Il faut aussi régler la pression sur les clichés et l'arrivée des encres de façon que le texte ne soit ni trop gris ni trop noir. Enfin tout est prêt, après plusieurs heures d'expériences et d'essais.

      

    La grande « roto » se met à dévorer le papier à toute vitesse et à le rendre sous la forme d'exemplaires imprimés, pliés, coupés, tels enfin qu'on peut les voir, quelques jours plus tard, chez les dépositaires et chez les marchands de journaux de toute la France.

    On se rendra compte, par la comparaison de deux chiffres, des avantages de la rotative sur la machine plate ; celle-ci tirait autrefois un moyenne de 2.000 feuilles par jour. La rotative du Petit Journal Illustré, moins rapide pourtant que celle d'un quotidien, tiré uniquement en noir, débite 10.000 exemplaires par heure. - R

     

     

    Les rotatives qui servent chaque semaine à tirer le « Petit Journal Illustré »

     

    maj 27 mars 2011

     

    sources

    http://cent.ans.free.fr/fabrication%20petit%20journal.htm

     

     

     

     

     

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    Les galeries du Palais-Royal,

    ancêtre des passages couverts

     

    Contexte historique

    Une spéculation immobilière

    Le Palais-Royal devint la propriété des Orléans, branche cadette du royaume de France, en février 1692, quand Louis XIV l’offrit à Monsieur, son frère. Le jardin du palais était alors ouvert sur la ville.

    En 1781, Philippe d’Orléans, duc de Chartres, plus connu sous le nom de Philippe Égalité, est au bord de la ruine lorsqu’il entreprend un grand projet de spéculation immobilière consistant à lotir le pourtour du jardin du Palais-Royal. Il confie le projet à l’architecte Victor Louis, qu’il a rencontré à Bordeaux en 1776.

    Les maisons, larges de trois ou quatre arcades, sont élevées sur sept niveaux : un étage de caves, un rez-de-chaussée destiné aux boutiques et surmonté d’un entresol, un étage noble, un attique, un étage mansardé et un dernier, pris dans les combles, pour les domestiques. Ce lotissement amputait le jardin de près de 60 mètres sur sa longueur et de 40 mètres sur sa largeur, au grand dam des propriétaires mitoyens qui perdaient leur vue sur les parterres.

    En 1786, les galeries de pierre étaient achevées sur trois côtés. Victor Louis avait prévu de fermer la cour d’honneur, au sud du jardin, par une colonnade surmontée d’une terrasse. Faute de crédits, le chantier fut interrompu au stade des fondations. Afin de protéger ces dernières, le duc concéda l’emplacement à un entrepreneur qui y construisit des hangars de planches abritant trois rangées de boutiques desservies par deux allées couvertes. Ce baraquement provisoire (démoli quarante ans plus tard !) servira de prototypes aux passages couverts de Paris.

    Les marchandes de modes, perruquiers, cafés-limonadiers, marchands d’estampes, cabinets de lecture, libraires et autres commerçants se partagèrent les quatre-vingt-huit boutiques, tandis qu’une foule interlope de flâneurs, de joueurs, de pickpockets et de prostituées investirent le lieu et en firent le succès et la réputation.

     

      

    Une scène de genre



    Cette peinture à l’huile imitant l’estampe est la reprise d’un tableau, probablement en couleur, que Boilly exposa au Salon de 1804 et qui aurait été détruit lors de l’incendie de la préfecture de Paris en 1871.

    L’image, rythmée par les arcades, se lit de gauche à droite. Le propos est introduit par des pourparlers engagés entre un homme derrière la grille et une femme vue de dos et dont les deux chiens, un noir et un blanc, se font l’écho. La composition, en frise, s’articule ensuite autour de trois groupes de figures où alternent un personnage féminin, vêtu de clair et en pleine lumière, et un personnage masculin en costume sombre, dans l’ombre.

    Les bras nus et tout en sinuosités des demoiselles sont autant d’invitations à la promenade tandis que les échanges de regards en coin et le placard « Avis aux sexes » permettent de comprendre l’activité de ces dames. Dans le premier groupe, l’affaire semble conclue et l’homme empoigne la femme par la taille. Accompagnée d’un petit garçon, la femme du deuxième groupe est en train de vendre ses charmes aux deux hommes qui lui font face.

      

    La présence de l’enfant pourrait faire pencher l’interprétation vers une simple scène de la vie quotidienne, mais le geste et le regard de la jeune femme ne laissent aucune ambiguïté. Quant au troisième groupe, il reprend une iconographie licencieuse fort prisée au XVIIIe siècle : une fille caresse la marmotte nichée dans le panier d’un petit savoyard avec l’approbation de sa nourrice qui, dans l’ombre, lui sert d’entremetteuse.

    La critique de l’époque reprocha à Boilly de ne pas avoir pris position contre le phénomène de la prostitution. En effet, il traite cette scène avec réalisme, sous la forme d’une simple description du quotidien, et ses prostituées pourraient presque être confondues avec des femmes honnêtes.

     

     

    La fin d’un haut lieu de la prostitution

    La scène se situe dans la galerie du Tribunat, dont le Palais-Royal fut le siège de 1800 à 1807. L’endroit était réputé depuis la construction des galeries pour être le rendez-vous des filles publiques qui venaient y exercer leur commerce (elles disaient « faire leur palais »). Les sources de l’époque estiment que 600 à 800 filles habitent au Palais-Royal, auxquelles il convient d’ajouter les « hirondelles » qui n’y résident pas mais qui viennent à la recherche de clients le soir venu. La prostitution était libre mais très organisée : les demi-castors opéraient dans les allées et les galeries de bois, les castors dans les galeries de pierre, et les cocottes de luxe à la terrasse du café du Caveau.

    Cette activité du Palais-Royal cessera avec le futur roi Louis-Philippe, à qui le palais et son jardin seront restitués en 1814. En 1829, il fera d’abord remplacer les galeries de bois par la galerie d’Orléans. Spacieuse (65 mètres de long sur 8,5 mètres de large) et couverte d’une somptueuse verrière, elle abritait vingt-quatre boutiques. Entièrement démontée en 1935, il n’en reste aujourd’hui que la double colonnade de pierre.

    Puis, dès son arrivée au pouvoir en 1830, Louis-Philippe réglemente la prostitution, désormais interdite en dehors des maisons de tolérance. Le Palais-Royal est déserté quand, en 1836, s’ajoutent à ces mesures celles décrétant la fermeture des salles de jeu. Avec les filles de joie et les joueurs, c’est toute la jeunesse qui quitte le lieu pour se replier sur les boulevards.

     

      

    Auteur : Béatrice MÉON-VINGTRINIER

     

    Bibliographie

    • Le Palais-Royal, catalogue de l’exposition du musée Carnavalet, 9 mai-4 septembre 1988, Paris, Paris-Musées, 1988.

    sources

     

     

     

     

     

     

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