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    Le Sphinx sous l’oeil de la police

     

     

    sphinx-7-p227.1228814808.jpg    « Boulevard Edgar-Quinet » disent entre eux les initiés et cela suffit. Sans même préciser le numéro 31. Inutile d’en dire davantage aux chauffeurs. Ils savent. Sur la façade, un lion à tête humaine monte la garde. Le Sphinx, c’est l’Egypte à Paris, un temple de la galanterie française voué aux plaisirs, à la conversation et à la débauche. Mais de quel pharaon incarne-t-il la puissance souveraine ?

     

    Au début des années 30, le Sphinx n’est pas encore un mythe qu’il a déjà sa légende. Le décor néo-égyptien plonge les visiteurs dans un autre monde, plus près de Gizeh que de Montparnasse. L’architecte Henri Sauvage a bien fait les choses, laissant libre cours à son éclectisme Art Nouveau modernisé. Il y avait urgence à capter une clientèle fortunée exigeante dans ses fantasmes comme dans ses caprices, les expositions universelles ayant entraîné à Paris une population aussi cosmopolite que fortunée. Tout y est si bien organisé, policé, surveillé.

     

       Le Sphinx marque au fond la rencontre triomphale de la sexualité et de l’administration. On y a autant le goût de la fête que le souci de la mise en scène. Dès le salon, ces dames attendent que les clients se décantent à leur arrivée autour d’une bouteille de champagne. D’autres font une haie d’honneur afin d’annoncer le programme des réjouissances.

     

    Certaines ont bien l’air de ce qu’elles sont, des demi-mondaines. La maison s’ouvre au saphisme tandis que l’inventaire des perversions se fait de plus en plus raffiné.

     

    Les cannes à système érotique déposées par les messieurs recèlent une cravache, un fouet ou un martinet. On se croirait sphinx-1.1228814700.jpgdans un harem de haute lignée, n’eût été la présence de celle que l’on n’appellera pas la tenancière par égard pour la tenue de son établissement.   Un jour, Marthe Le Mestre dite Martoune, la maîtresse des lieux, publiera ses mémoires Madame Sphinx vous parle, titre qui annoncerait la suite des aventures de Blake et Mortimer plutôt que la chronique d’une dame de haute maison. Expulsée par son propriétaire de la rue Pasquier où elle tenait une maison de rendez-vous, elle avait jeté son dévolu sur cette maison en 1929 alors qu’elle avait à peine 30 ans.  Près de vingt chambres et trois salons répartis sur quatre étages selon la fiche très précise de la PJ.

     

    La Brigade mondaine avait donné son accord « dans un but de santé publique » (délicieuse litote !) et dans la mesure où il n’y a ni église ni école dans les parages. Juste un restaurant, un marchand de vins, un plombier, un épicier et un marchand de porcelaines. Rien que de très convenable.

       

     

     Tout y est très réglementé. La préfecture n’accorde son autorisation qu’à condition que le registre des passes soit parfaitement tenu, et le contrôle sanitaire régulier. La propretsphinx-4.1228814731.jpgé est impeccable.

     

    Un médecin attitré visite régulièrement les lieux et reçoit dans une pièce équipée en cabinet médical. Le rapport de contrôle de la Mondaine du 10 septembre 1936 ne tarit pas d’éloges sur la haute tenue des lieux : « Maison de premier ordre. Femmes sélectionnées. Les dames accompagnées sont admises dans l’estaminet »

         La maîtresse veille à tout. Cinq sous-maîtresses font office de contremaître, de régisseuse et d’inspectrice des travaux finis. Cinq, ce n’est pas trop pour tenir soixante cinq femmes aux heures d’ouverture, de 15h à 5 heures. Elles font chacune trois passes par jour en semaine, deux le dimanche. Tarif unique : 30 francs, sans compter pourboires et cadeaux.

     

    Le Pérou ! Dans les taules d’abattage du côté de Clichy, ça peut aller jusqu’à la centaine par jour posphinx-5.1228814764.jpgur quelques pièces. Le Sphinx est tellement chic et mondain, comme le Chabanais et le One two two, qu’on ose à peine parler de bordel. On y monte même de véritables spectacles pornographiques avant d’y projeter des films du même esprit.

     

    S’il en était autrement, cela jurerait non seulement avec le raffinement du cadre mais avec l’esprit de la clientèle, des artistes, des publicistes, des hommes politiques, des députés, des ministres et des gens d’affaires. En se soulageant ici, les grands bourgeois préservent leur patrimoine.

       Il faut la loi Marthe Richard du 13 avril 1946 pour que l’on ferme les maisons closes. « Plus qu’un crime, un pléonasme » lance Arletty. Cent soixante dix sept d’entre elles doivent mettre le clef sous la porte rien qu’à Paris. Les plus prestigieuses payent leur succès auprès des occupants allemands.

     

    Ainsi le veut cette ancienne prostituée devenue conseillère municipale de Paris, passant ainsi de la petite à la grande vertu, qu’Antoine Blondin surnomme fort à propos « La veuve qui clôt ». La maison aurait mérité d'être classée monument historique. Ainsi, on n'aurait pas touché pas au carrelage en céramique rouge vif de la façade, non plus qu’aux plaques en faïence « Aux belles poules », comme disaient les pharaons du boulevard Edgar Quinet.

     

     

     

     

     

     

     

     

      

        (Ce texte est ma modeste contribution à l'ouvrage collectif 

     

    Dans les secrets de la police. Quatre siècles d'Histoire, de crimes et de faits divers dans les archives de la Préfecture de police (330 pages, 69 euros, L'Iconoclaste). Bruno Fuligni y a réuni les textes d'un certain nombre d'écrivains et d'historiens auxquels il avait auparavant communiqué des archives secrètes pour les inspirer.

     

    Un vrai beau-livre réalisé en toute liberté pour la première fois dans les archives policières, qu'il s'agisse des rapports et lettres mais aussi des photos et croquis.

     

    On y croise des malfrats, des bandits, des tueurs en série, des indics, des proxénètes et des terroristes avec et sans guillemets. Le résultat, servi par une belle mise en page, est à la hauteur des espérances. Riche, surprenant et passionnant).

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

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