• LES TRÉSORS DE MONTMARTRE

    LES TRÉSORS DE MONTMARTRE
     
    (D'après Chroniques et légendes des rues de Paris. Édouard Fournier, 1864)

    Il y a tantôt deux ans, on put lire dans les journaux, que Montmartre était tout d'un coup devenu l'un des points de mire de nos archéologues du moyen âge, et que la montagne des Ânes, ainsi qu'on l'appelait du temps de ses moulins, se trouvait momentanément un lieu chéri de la science.

    On s'était enfin avisé de découvrir ce qu'on n'aurait jamais dû ignorer, ou du moins oublier, à savoir, que les trois chapelles romanes groupées derrière la vieille église Saint Pierre, sous la tour de l'ancien télégraphe, sont un monument des plus curieux, des plus rares, surtout à Paris ! et, grand miracle ! au lieu de les détruire ou de les laisser se démolir d'elles-mêmes, ce qui n'eût pas tardé, on

     

    Église Saint Pierre et Tour du Télégraphe
    de Chappe. L'église est le seul
    vestige de l’Abbaye de Montmartre.

    voulait bien les conserver ; on les mettait par une acquisition intelligente, sous la sauvegarde de la ville et du comité des monuments historiques ; bien mieux, on parlait de les restaurer !

     

    Les chapelles et église de Montmartre sont, avec Saint-Germain-des-Prés, la crypte primitive de Saint-Martin-des-Champs (Conservatoire des Arts-et-Métiers) et la tour de Saint-Germain l'Auxerrois, les seuls échantillons du style roman qui existent à Paris.

    Puisque l'archéologie s'installe à Montmartre, elle fera bien de ne pas se hâter d'en descendre. La célèbre butte renferme dans son sein plus d'une ruine perdue sous ses flancs de plâtre ; il ne faut qu'y savoir chercher. Les derniers vestiges de la chapelle du Martyre, la trace dernière du sanctuaire vénérable que saint Denis, l'apôtre de Lutèce, sanctifia par son supplice, et dans lequel détail trop ignoré des Parisiens Ignace de Loyola vint avec ses six compagnons, le 15 août 1534, consacrer par un vœu solennel la compagnie de Jésus « fille de Montmartre, des martyrs, et de la France, ».

    Avant la Révolution, la chapelle était encore debout, tous les Parisiens la connaissaient, et il n'en était pas un qui, la trouvant à mi-côte, sur le versant qui regarde Paris, ne se signât devant son humble croix. Alors en effet, si dans le peuple de Paris on n'était pas véritablement pieux, on avait toujours du moins l'extérieur de la piété, et chaque crucifix obtenait de tout passant un salut ou un signe de croix.

    Tout le monde, les bonnes femmes surtout que certaine croyance superstitieuse attirait à Montmartre, tout le monde avait donc salué la petite chapelle ; beaucoup avaient fait leurs prières devant son autel. « A Montmartre, il y a une image de Notre Seigneur, qui apparaît à la Magdelaine et au bas est un écrit où on l'appelle Rabboni, qui est à dire maître. Les bonnes femmes ont cru que c'etait l'image et le nom d'un saint qui rendait bons les maris, et pour cela lui portaient autrefois toucher les chemises de leurs maris, moyennant quoy, elles croyaient qu'il fallait qu'ils rabonnissent ou qu'ils crevassent dans l'année. » (Mélanges de Philibert Delamarre, mss. Bibi. imp., fonds Bouhier, n° 34, p. 173.)

    Il n'y a pas de cela plus de soixante-dix ans : cependant, personne aujourd'hui, même parmi les plus âgés, qui étaient des enfants ou des jeunes gens alors, personne ne peut indiquer à quelle place au juste de la montée se trouvait l'humble sanctuaire, si connu, si populaire. Quelques vieillards, quelques vieux meuniers de la butte vous diront bien, en vous montrant un petit enclos en face de la chaussée des Martyrs, tout près du tournant que la route fait à droite : « Ce devait être là ! » Mais voilà tout ce qu'on pourra vous apprendre.

    La chapelle du Martyre se trouvait, suivant M. Chéronnet : « à mi-côte de la butte Montmartre, en face de la rue et chaussée des Martyrs, à quelques pas du premier coude que forme la route à droite, et à peu près sur la même ligne que

     

    Moulins à Montmartre

    la mairie. » (Hist. de Montmartre, 1843, in-12, p. 163, note). Montmartre, qui, au dernier siècle comptait encore douze moulins, dont M. de Trétaigne donne les noms dans son curieux livre : Montmartre et Clignancourt, 1862, in-80, p. 222, n'en possède plus que deux à présent, à l'extrémité septentrionale de la butte : celui de Butte-à-fin, et celui de la petite Tour ou de la Galette.

     

    Après la Ligue, qui fut un temps de ruine pour elle, la petite chapelle avait été réparée entièrement par les soins de Marie de Beauvilliers, l'abbesse, et enfermée avec la pièce de vigne qui l'entourait, dans l'enclos même de l'abbaye (Sauval, t. I, p. 352 ; Du Breul, Antiq. de Paris, 1639, in-4°, supplém. p. 84, Du lieu de Montmartre.) Ce dont on se souvient mieux à Montmartre, c'est qu'un jour de l'année 1790, quelque temps après que tout le domaine de l'abbaye dont faisait partie cette chapelle du Martyre eut été vendu comme bien national ; un plâtrier, à qui elle était échue, la jeta par terre au ras du sol, et n'en laissa pas un moellon.

    Souvent, même dans les démolitions les plus impitoyables, les constructions souterraines survivent ; on détruit la maison, mais on respecte la cave. Ce fut le contraire ici. Que demandait le plâtrier propriétaire ? Du plâtre. Il ne détruisit donc la chapelle qu'afin de pouvoir éventrer mieux et fouiller plus profondément le sol qu'elle embarrassait. Lorsqu'il eut fait son trou, il respecta moins encore ce qui était dessus, et la ruine souterraine suivit de près la destruction extérieure. En 1795, il ne restait plus trace des deux chapelles, ni de celle qui était au-dessus du sol, ni de celle qui était au-dessous.

    Le village Orsel qui depuis a été remplacé lui-même par la rue des Acacias, entre les chaussées des Martyrs et de Clignancourt, avait peu à peu étagé ses maisons sur les vingt-six arpents en montée dont le petit sanctuaire était le centre. M. Orsel, qui était fort riche, avait acquis sur le versant de la butte tous les terrains que l'abbesse, madame de Laval, avait défendus, en 1786, contre le fisc, qui voulait les englober dans la nouvelle enceinte de Paris. C'est M. Lambin, héritier d'Orsel, qui commença le village dont celui-ci fut le parrain.

    Lorsque les plâtriers avaient eu bien fouillé et refouillé les profondeurs du sol, on avait bâti sur sa surface. Pour toute la butté il en fut de même. Ici, il en avait coûté de très précieux restes ; ailleurs, chose plus étrange, on y perdit... une fontaine. Les excavations pratiquées pour l'extraction du plâtre en furent cause. Au XVIIe siècle, la source appelée la Fontenelle avait disparu ainsi. Un matin elle s'était, trouvée à sec, et, depuis lors on n'y avait plus vu une goutte d'eau. Tout s'était perdu dans un trou à plâtre.

    En 1810, ce fut le tour de la fontaine Saint-Denis, la plus belle de toutes, et la plus sainte. C'est dans son onde pure que l'apôtre des Gaules avait, disait-on, lavé ses mains et sa tête, toutes sanglantes du martyre ; c'est sur ses bords que Loyola et ses Compagnons avaient achevé en prières et en pieux entretiens la journée sanctifiée par leur vœu solennel.

    Il n'y avait pas dans tous ces environs d'endroit plus célèbre, plus vénéré. Or, l'année que j'ai dite tout à l'heure, il vint des chercheurs de plâtre qui bouleversèrent tout le terrain voisin de la source. D'abord ils changèrent la direction de ses eaux, puis un beau jour un de leurs trous l'engloutit, elle aussi, tout entière, jusqu'à la dernière goutte. « Aujourd'hui, dit M. de Trétaigne, la fontaine Saint-Denis, autrefois si célèbre, n'est plus qu'un fait légendaire. » Le plâtre qui, s'il fut la richesse de Montmatre, lui a fait perdre aussi tant de choses précieuses, y était exploité dès le XIVe siècle. M. Hoefer, dans son Histoire de la Chimie, t. I, p. 425, cite de ce temps-là, un manuscrit de Bartolomé, l'Anglais, où il en est parlé ; Guillebert de Metz en fait aussi mention, p. 801.

    Nous regrettons cette fontaine, mais, nous ne regrettons pas moins le sanctuaire souterrain de la chapelle du Martyre. Il y avait là mieux qu'une crypte ordinaire ; c'étaient de vraies catacombes, semblables par la destination sinon par l'étendue, à celles qui avaient servi de refuge aux premiers chrétiens de Rome. Le

     

    Abbaye de Montmartre.

    souterrain n'était pas positivement sous l'église, il commençait sous le chevet du chœur, et de là se prolongeait assez loin. Après avoir été longtemps le but d'un pèlerinage fervent, (Dom Marier parle de cette affluence à la chapelle des Martyrs dans son Histoire de Saint-Martin-des-Champs, p. 319. Depuis 1096, une donation faite par des laïcs avait mis le sanctuaire de Montmartre sous la dépendance de cette riche abbaye), et avoir partagé l'adoration qu'on vouait au saint martyr, dont on pensait qu'il avait vu le supplice, il fut fermé, muré, oublié. Pourquoi ? à la suite de quels événements ? C'est ce que je ne saurais dire.

    Depuis longtemps, on n'y songeait plus, et le souvenir de son existence s'était même effacé, lorsque, le 12 juillet 1611, des maçons employés à la construction d'une annexe que les dames de Montmartre faisaient bâtir à la suite de la chapelle des Martyrs, trouvèrent, dès les, premiers coups de pioche qu'ils donnèrent dans le sol « une voûte sous laquelle il y avait des degrés pour descendre sous terre en une cave. » Ils descendirent, « et au bas de la descente, dit le procès-verbal conservé dans le Médire des Antiquités de Du Breul (1639, in-4°, liv. IV, p. 365.), ils trouvèrent une cave ou caverne prise dans un roc de plâtre, tant parle haut que par les cotés et circuit d'icelle. Ils avancèrent, et quand ils furent au bout du côté de l'orient, ils aperçurent une pierre de plastie biscornue, et au-dessus, au milieu, une croix gravée avec un ciseau.... Icelle pierre élevée sur deux pierres de chacun coté, de maillon de pierre dure de trois pieds de haut, appuyée contre la roche de plâtre, en forme de table ou autel. »

    C'était un autel, en effet, sur lequel dans les premiers temps, on était venu dire la messe en l'honneur des saints martyrs, devant la foule recueillie des fidèles. Plusieurs, avant de quitter le sanctuaire souterrain, y avaient écrit leur nom à la lueur des cierges, et tous ces noms, soit qu'ils fussent gravés avec la pointe d'un couteau, soit qu'ils fussent grossièrement écrits au charbon, étaient encore visibles.

      

    sources :http://www.paris-pittoresque.com/rues/97.htm

    « L'ÎLE DE LA CITÉ, ÎLE SAINT LOUIS Lutèce, la gallo-romaine »
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