• ONE TWO TWO ( XII ) le quotidien des filles

     

     

    Le quotidien des filles

     

    "Pourtant, la discipline de la rue de Provence était extrêmement rigide. Surtout pour les horaires. Un système d'amendes prévoyait qu'un retard coûtait vingt francs par heure, une absence injustifiée de tout un après-midi, deux cents francs. Et si cela se renouvelait trop, c'était la porte.

    La tenue du One ne s'expliquait évidemment que par la personnalité de Marcel Jamet qui le dirigeait d'une main ferme. Il n'avait pas seulement l'autorité. Il partait du principe que, pour gouverner, il faut savoir le faire intelligemment, obtenir des autres qu'ils soient pleinement d'accord avec les décisions que vous prenez. [...]

    Tous les lundis, avant que nous nous installions au salon de choix, Blanche passait la revue de détail - chaussures, mains, robe, coiffure. Il fallait que tout soit impeccable. La moindre négligence était pénalisée. Doriane décidait du tarif.

    Bien sûr, nous étions toutes inscrites sur le livre de la Mondaine. Les contrôles de police étaient très sévères. Impossible de couper à la visite médicale ; deux fois par semaine, et à la prise de sang mensuelle, même si c'était le jour de sortie.

    Dans les salons, il était interdit de tricoter ou de jouer aux cartes, et les conversations entre nous étaient plutôt limitées. D'un choix sur l'autre, on ne serait jamais arrivées au bout puisqu'il y en avait toujours une qui montait.

     

    N'allez pas penser qu'il s'agissait d'une caserne ! J'en ai vu moi, des malheureuses, dans un bureau, courbées sur leurs machines à écrire. Et tac, tac, tac. Dring. Et tac, tac, tac. Dring. Quand je pense qu'on a osé dire que les "maisons", c'était le bagne ! Et l'usine, alors ? Le travail à la chaîne de 8 heures du matin à 6 heures du soir, pour un salaire de misère ! C'était quoi ? pour nous, il y avait les lumières, le confort, les rires, les cadeaux, les conversations, le champagne, la musique. A ce tarif, j'en ai connu qui auraient aimé la condamnation à perpétuité ! Et puis, nous étions jeunes. [...]

    Certains jours de printemps ou d'été, lorsqu'il faisait beau, à la fermeture, à 5 heures du matin, celles qui n'étaient pas mariées - de la main droite ou de la main gauche - faisaient appeler un taxi. A cinq ou six, en riant, en jouant des coudes et des fesses, on s'y entassait pour se faire conduire à Villesnes, après Poissy, au bord de la Seine. [...] On arrivait pour l'ouverture de l'hôtel-restaurant, tenu par un copain et, en attendant que le soleil soit chaud, on mangeait, on buvait. Toutes seules. Entre femmes. [...] On se laissait aller à son bonheur. Un taxi Renault nous ramenait rue de Provence pour l'ouverture de 14 heures.

     

    Le OneTwoTwo (12) article historique

     

    Les filles qui avaient un homme ne participaient jamais à ces balades. Aussitôt leur travail terminé, elles rentraient chez elles. Certains jules avaient trois ou quatre femmes dans la maison. N'allez pas croire que c'étaient les plus malheureuses ! Pour celles qui n'avaient pas la tête sur les épaules, un mac était nécessaire. De nos jours encore, la femme qui est avec un jules a plus de chances de réussir. La solitaire, dès qu'elle est libre, s'en va faire la java. Pour des bêtises, elle dépense et bousille son fric, va travailler le jour où elle en a envie, reste couchée le lendemain.

    La fille qui a un homme sait que la rouste n'est jamais loin. Même sans claques, elle a le sens du devoir, elle aime son jules. C'est la raison pour laquelle elle s'est mise dans ses mains. Elle lui donne son argent. Plus elle en rapporte, plus elle est fière et en tire du plaisir. Si le jules est sérieux, elle sait qu'il la retirera au bout de quelques années et lui permettra de s'installer, lui évitant de devenir une loque comme ces femmes que j'ai vues faire le tapin, rue des Lombards, soixante ans bien sonnés. Vous pouvez être sûr que celles-là étaient des solitaires. J'ai conscience d'être l'exception qui confirme la règle. Si Marcel Jamet, le propriétaire de la première "maison" de Paris, n'était pas tombé amoureux de moi, qui sait ?...

    Le bon julot était celui qui investissait l'argent que lui apportaient ses femmes. D'ailleurs, généralement, il les avait eues de cette manière :

    - Tu travailles huit ou dix ans et après, on achètera notre petit hôtel.

    Vous me direz, un homme qui fait forniquer sa femme avec plusieurs autres, moralement, cela semble parfaitement immonde. Eh bien, je connais un certain nombre de filles qui finissent aujourd'hui leur vie, retirées sur le Côte d'Azur ou ailleurs, heureuses, avec leur homme, grâce à l'argent bien placé. Evidemment, sur les trois ou quatre femmes qu'un julot avait en même temps, il n'y en avait bien souvent qu'une de bonne. Les autres étaient des vaches, qu'elles travaillent ou ne travaillent pas, elles n'avaient pas grand-chose dans le chou. L'homme profitait d'elles. Un point c'est tout. Mais, de toute façon, elles n'auraient pas fait mieux. A celles qui se défendaient bien, leur jules était fidèle."

    p. 49-52.
     
    sources : http://www.insenses.org/chimeres/lieux/one_two_two_12.html
     

    ARTICLE "HISTORIQUE" et ne doit en aucune façon être la cible de commentaires doûteux...

     

     

     

     

     

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